Expérimentation d’un cinéma O.R.S.

Réponse cinématographique possible au NRI

Expérimentation d’un cinéma ORS

 

            Il est aisément constatable de voir comment le cinéma NRI (Narratif-Représentatif-Industriel selon Eizykman) pris la part la plus importante si ce n’est la quasi-totalité du cinéma actuel, peut-être même encore plus que dans les années 70. Pourtant, on peut imaginer cet état comme la face émergée de l’iceberg, dont les fondations sous-marines ne sont visibles que par un petit nombre d’initiés. Et c’est pour cette minorité que nous nous devons aujourd’hui d’adjoindre nos efforts pour contrer le NRI, par le cinéma même, et désormais la vidéo. Bien de consommation parmi d’autres au mieux, moyen d’oublier sa condition d’esclave du système au pire, le cinéma mainstream fonctionne uniquement selon des logiques de rentabilité, d’effets sur le spectateur purement aristotéliciens. En étant lui-même un pion du capital, la logique est facilement compréhensible, dans le but de toujours aller dans son sens de profit et de castration intellectuelle du spectateur. Le cinéma qu’il faut viser aujourd’hui, comme toute autre forme d’art, est celui qui va amener le spectateur à réfléchir sur ce qu’il vient de voir, sur le monde qui l’entoure, à ressentir différemment les choses et ses propres émotions sans jamais le faire de la manière infantilisante du cinéma dominant. C’est pourquoi il faut trouver ce cinéma, et un nom qui lui convient opposé au terme NRI, et bien sûr porteur des valeurs qu’il véhicule. C’est pourquoi celui d’ORS pour Onirique Révolutionnaire Sensitif semble le plus adapté.

            A l’inverse du DOGME 95 pour prendre un exemple concret, les règles régissant l’ORS ne sont pas aussi directes et restrictives, à part quelques notions qui semblent évidentes. L’opposition au cinéma dominant ne peut en effet pas se faire en utilisant les mêmes procédés, et c’est pourquoi les films doivent être auto-produits ou financés avec des budgets réduits. Venons-en à une définition de chacun des termes, qui en dira plus long que n’importe quelle démonstration sur la question.

Pour un Cinéma Onirique :

            De Méliès à Bellour en passant par Epstein et Metz, de nombreux cinéastes et théoriciens ont défini le cinéma comme une expérience proche du rêve (ou de l’hypnose dans le cas de Bellour), tant sur le plan du film en lui-même que sur celui de l’état du spectateur. Or, ce rêve merveilleux et imaginaire de la séance de cinématographe est devenu avec le temps cauchemar capitaliste. Là où les films de Méliès ou des différentes avant-gardes qui suivirent se proposèrent de mettre quasi littéralement du rêve à l’écran, en constant jeu avec le propre inconscient et imaginaire du spectateur ; le cinéma NRI a détruit cet imaginaire au détriment d’un profond rêve ancré dans le système, avec ses logiques de rentabilité et de consommation. Le rêve du spectateur est devenu rêve contraint par un producteur. Un cinéma onirique se présente alors comme réponse à ce constat, et comme réinterrogation de la place du spectateur. Celui-ci ne doit plus être guidé par une laisse dans ses « émotions », ou pire encore, ses pulsions (dans le cas emblématique du placement de produit), mais bien laissé libre d’interagir avec le film, ou plus précisément avec l’image mentale qu’il se fait de celui-ci. Cela peut se faire par l’abstraction, ou en tout cas l’absence de narration conventionnelle ; ou encore par une temporalité dilatée qui amène le spectateur à interroger son propre rapport au temps. Que l’on retire enfin son attache purement matérialiste et terre à terre au cinéma et laisse au spectateur un champ libre d’interprétations, et surtout de rêves.

Pour un Cinéma Révolutionnaire

            Cette lutte contre le NRI est bien sûr et avant tout une lutte contre un système entier, et une contre-proposition à celui-ci. Simplement par le simple fait que le cinéma que nous visons ne va pas dans le sens de l’endoctrinement du spectateur, de sa mise en léthargie est déjà en soit un acte révolutionnaire. C’est par ce biais qu’il est possible de mener le public à son tour à se poser les questions qu’il faut, et bien sûr l’amener à trouver des solutions contre l’art dominant et le système. Mais la politique abordée ici est bien plus espoir que désignation d’un ennemi commun. L’espoir des lucioles de Didi-Hubermann, l’espoir de voir la création se libérer de ses fardeaux, et l’espoir dans la proposition de nouvelles possibilités de vie dans l’art et par l’art, de reconsidération de sa place dans la société, de la temporalité imposée par celle-ci, de la possibilité enfin d’une révolte, que ce soit par l’art ou d’autres moyens.

Pour un Cinéma Sensitif

            Le sens est ici à prendre au contrepied de celui d’une production dominante, visant à déstabiliser et impressionner le spectateur par la violence et la rapidité du montage, proprement abrutissant et viscéral (dans le plus mauvais sens du terme). De même l’émotionnel n’a rien à voir avec l’image mélodramatique que l’on pourrait s’en faire, pour atteindre de vraies émotions chez le spectateur, enfuies au fond de lui-même, plus nobles et plus puissantes que les directions qu’amène le NRI. Le sensitif abordé ici est celui d’un cinéma du sensible, c’est-à-dire de sa capacité à déclencher des effets kinesthésiques chez le spectateur uniquement par ses images et son montage, de manière non directement dirigée. Nous pensons qu’il est de même possible de déclencher toute une palette d’émotions du public par des images abstraites, ou qui n’y font pas appel à priori. Ces émotions-ci proviendront directement de l’intellect du spectateur, alors totalement actif, en coordination avec ses sensations physiques.

            Ces propositions, toutes utopiques qu’elles sont, sont pourtant pleinement réalisables, de nombreux magnifiques exemples de par le passé nous l’ont prouvé, et c’est dans cette lignée que nous nous devons aujourd’hui de poser les fondations du cinéma à venir (pour reprendre Coleman), de définir de nouvelles formes en opposition à la sacro-sainte forme dominante, et enfin de prouver au public le plus vaste possible qu’il existe une alternative, si ténue soit-elle face au NRI, d’un véritable cinéma qui le changera à jamais.

J.V.

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