La création dans le chaos

La création dans le chaos

Possibilités d’art dans l’aléatoire et l’imprévu

 

La création artistique, et plus particulièrement en vidéo, semble aujourd’hui vouée à être contrôlée de nombreuses manières et ce par différents organismes, où rien n’est laissé à l’imprévu. Ainsi, il serait quasiment impossible de produire un documentaire professionnel sans écrire auparavant une cinquantaine de pages de notes d’intention, de synopsis, de fiches de tournage, si bien que même le documentaire, pourtant par essence lié à l’aléatoire du tournage, semble contraint par cette logique du contrôle absolu. Pourtant, je suis convaincu qu’il existe une possibilité de créer dans le chaos le plus total, et ce de différentes façons. Mais d’ailleurs, le chaos existe-t-il seulement ? Je partage l’avis sur la question de Jean Epstein, tel qu’il l’expose dans L’intelligence d’une machine, à la page 30 de l’édition numérique :

Parfois, trop de raisons. Lorsque celles-ci sont si nombreuses et si enchevêtrées qu’il devient difficile d’en pénétrer l’interaction et d’en calculer la conséquence exacte, on donne à leurs effets le nom de hasards. L’aléatoire ne se caractérise pas par une gratuité et une spontanéité essentielles, qui ne nous sont, ici, pas encore concevables ; il résulte seulement de notre impuissance pratique à prévoir un événement dont la nature reste néanmoins aussi parfaitement déterminée que celle de tous les autres.

Le chaos serait donc une telle quantité de déterminismes qu’il est humainement impossible de les distinguer, d’où l’apparence de hasard absolu. Mais ce hasard justement reste de l’ordre de l’humain, et est donc utilisable dans le cadre de la création artistique. La première des possibilités, la plus simple et évidente, est la situation à laquelle chaque réalisateur de documentaire se trouve confronté à un moment ou à un autre : l’évènement imprévu qui surgit devant la caméra et crée quelque chose non souhaitée par le réalisateur, mais souvent magnifique. Je ne relancerais pas l’opposition entre les réalisateurs démiurges et méticuleux et ceux qui laissent une place importante au hasard. Je me baserais par contre sur trois cas concrets de création ayant plus ou moins lien au chaos : La région centrale de Michael Snow, Autrement la Molussie de Nicolas Rey et une de mes installations vidéo réalisée dans le cadre de la résidence d’Abbas Kiarostami à Strasbourg l’hiver dernier.

La Région Centrale est un film de Michael Snow, réalisé en 1971 au cœur du Canada, dans une partie du pays laissée absolument intacte par l’homme. Ce premier exemple est emblématique d’une possibilité de chaos absolu, la caméra étant gérée de manière aléatoire par un mécanisme sur laquelle elle est placée. Celui-ci disait d’ailleurs, dans une interview donnée à Art Press « En général, je laisse toujours des espaces pour le hasard et la chance car, sans hasard, cela devient seulement du travail. Les surprises sont nécessaires.»[1]. Le film dure 3h15, et présente une série de plans séquences tournés par le biais de ce dispositif, qui couvrent l’ensemble du paysage sur 360°, mais de manière totalement aléatoire, et sur plusieurs axes de rotation. Il est courant de voir l’image tourner sur elle-même,  jusqu’à se renverser complètement et nous présenter ainsi des perspectives insoupçonnées. Victor Kossakovski se souviendrait-il de ces images quasi futuristes lorsqu’il réalise Vivan Los Antipodas! ? Quoi qu’il est en soit, le procédé est en adéquation avec le sujet du film (dans le sens plastique du terme) : l’absence de présence humaine, qui est poussée jusqu’à l’opérateur, qui est la machine elle-même. Le chaos est ici total, et l’intervention du réalisateur (passé bien sûr l’idée et la conception), est moindre, jusqu’au montage puisqu’il s’agit de plans séquence. Je pense que le chaos est en effet, comme l’a prouvé Snow, le meilleur moyen artistique de donner à voir la nature, mais nous y reviendrons plus tard. Pour conclure sur La Région Centrale, il est intéressant de voir l’effet que provoque le film sur le spectateur. Déjà, une sensation d’apesanteur, liée à l’absence de lien à la gravité du trépied, et des images libérées de toute contrainte. De même, un effet hypnotique, notamment dû aux sons qui accompagnent chacun des mouvements, qui viennent, lancinants, placer le spectateur dans un état second contemplatif, où chaque détail de l’image devient évènement en soi. Dans le cas de ce film, le chaos accompagne toute la création. Intéressons-nous maintenant à un cas de réalisation où celui-ci intervient après le tournage, lors de la projection pour être précis.

la-region-centrale

 

Autrement la Molussie est un film 16mm de 2012 réalisé par Nicolas Rey. Le film se base sur La Catacombe de Molussie de Günther Anders, roman qui présente un dialogue entre plusieurs détenus, prisonniers d’une geôle d’un état fasciste imaginaire. Il est construit d’une succession de plans séquences dont l’image et le son sont désynchronisés, presque exclusivement fixes, de paysages ruraux/paysans, principalement des champs, villages, et pièces d’architecture particulières. Une voix-off, dont le narrateur est parfois visible à l’écran, lit le livre d’Anders, de manière elle aussi désynchronisée à l’image, le texte ne commençant pas forcément en même temps que l’image ou le son, mais parfois bien après et finit souvent avant le changement de plan ou de séquence. Car les séquences sont la clé du film : un film composé de 9 « chapitres », dont chacun correspond à une bobine de film 16mm, dont l’ordre de projection est tiré au sort aléatoirement avant chaque diffusion. La simple volonté de filmer avec des pellicules périmées est déjà politique dans notre ère du tout numérique, et le film se veut un manifeste presque révolutionnaire. Ainsi, à cette soi-disant obsolescence, alors même que le cinéma tout-numérique/HD n’en est qu’à ses balbutiements, Rey oppose l’infini et une sorte d’immortalité du film, amené à se métamorphoser et à être redécouvert à chaque projection. Ce procédé donne une unicité à chaque vision, et bien sûr un sens nouveau, créant un nombre de possibilités de montages/interprétations phénoménal. Le texte, comme les images, peut donc entrer en résonnance avec ce qui le précède et ce qui le suit de manière aléatoire, et c’est cet effet qui me semble le plus intéressant dans ce procédé. Le chaos n’est pas ici convoqué au tournage ou même au montage, mais à la projection même.

differentlymolussia_03

M’inspirant beaucoup du travail de Nicolas Rey, j’ai produit au courant de janvier 2012 une installation vidéo répondant au nom d’Ordo ad Chaos. J’ai filmé chaque matin la même forêt pendant 5 mois, me donnant une base de données de quelques 150 plans vidéo, de 10 secondes à 1 minute chacun. Aucun montage n’est effectué sur ces images, et un ordinateur pioche aléatoirement dans cette banque de données et projette le résultat, sans fin. J’ai décidé dans ce projet une double mise en abîme : la nature, chaotique par essence, face à la vidéo et à l’informatique, règne de l’ordre absolu. Pourtant, en réintégrant l’aléatoire dans ce mécanisme, on peut créer du chaos à partir de l’ordre. Comme dans le film précédent, mais de manière plus violente puisque l’aléatoire ne se fait plus entre les séquences mais entre chaque plan, les interprétations et mises en relation des images sont quasi infinies. De plus, le passage des saisons donne une sorte de cycle très rapide au film, qui alterne les périodes de l’année comme si l’on voulait résumer de manière chaotique la vie entière d’une forêt. Enfin, sur le plan du spectateur, le film peut théoriquement déclencher plusieurs réactions. J’ai volontairement choisi ce procédé de façon à l’abstraire à un début et une fin, comme à un quelconque ordre. Chacun est libre de donner à ce film la durée qu’il désire. Ainsi, chaque spectateur dans la galerie d’exposition eu une réaction différente, certains se contentant d’un simple coup d’œil là où d’autres restent quelques minutes à regarder l’écran. Si il peut paraître frustrant de ne pas pouvoir toucher le film dans son intégralité, je pense qu’il s’agit d’une sensation des plus enthousiasmantes, la vision de chaque spectateur étant absolument unique, et l’interprétation qui lui est donnée est totalement libre, chacun pouvant mettre le sens qu’il veut aux images projetées.

vlcsnap-2013-04-01-11h46m04s73

Ces quelques exemples ne témoignent malheureusement pas de la profondeur d’une telle question dans les arts aujourd’hui, que je n’ai bien sûr abordé que du point de vue du cinéma et de la vidéo, là où des expériences ont bien sûr été conduites en musique, en peinture, au théâtre… Mais il me semble que le point du hasard, ou de l’aléa, est plus important que la simple question de la porosité d’un tournage documentaire aux évènements extérieurs, et peut intégrer le processus et la conception même du film de diverses façons, dont trois exemples ont été donnés ici. J’invite bien évidemment nos lecteurs à réagir à cet article avec des exemples, ou des propositions pour alimenter le débat.

 

J.V.



[1] Art press, n° 25, février 1979, sur http://www.gerardcourant.com/index.php?t=ecrits&e=145

Laisser un commentaire